Makoto Ôoka avait 14 ans lors de la capitulation du Japon ; ce fut pour lui (c’est lui qui le dit) une chance car il rêvait de découvrir les mondes occidentaux et craignait de devenir soldat. Il s’éveilla alors à la poésie. Très vite il voulut s’éloigner du tanka (ou poème court) et de l’haïku (ou verset léger) pourtant formes poétiques traditionnelles et essentielles pour la plupart de ses compatriotes. Il écrivit de la poésie « libre » (« jiyû-shi), appelée aussi « poésie contemporaine » (« gendai-shi »). Il n’y a là aucune forme fixe, aucune métrique. Pour Ôoka, le principal intérêt de cette poésie-là est déjà la durée, la longueur ; il fut très inspiré par les surréalistes, Paul Eluard notamment. « Dans cette époque qui est la nôtre, les poètes sont toujours aussi nombreux. En effet composer des poèmes, c’est témoigner qu’on est pleinement vivant. Tel est avant tout le message que la poésie, en ces temps troublés, lance à l’intention du lecteur inconnu. » Tôkyô, mai 2001.
Gens de Tôkyô
« La ville de Tôkyô Est pleine de gens qui ont figure humaine Oreilles en pétales de fleurs Et mentons d’écorce on en voit de temps en temps Des gens avec un griffonnage de rides profondes au coin des yeux Et d’autres aux sourcils tracés comme des portées de musique Marchent aussi parfois dans la foule En tout cas la ville de Tôkyô Regorge de gens qui ont figure humaine Une ville en somme Ce n’est pas autre chose Et c’est bien comme ça Pourtant avoir tout le temps figure humaine à la longue Ça devient lassant Et avoir tout le temps sous les yeux d’autres figures humaines C’est tout aussi lassant Alors je me prends à rêver en cachette De quelqu’un avec une tête de ciel étoilé De quelqu’un avec des yeux d’océan Même s’il n’y en avait qu’un seul dans le métro bondé. »
---------------------------------- l'adolescent
dans les plis ténus de l'air où elles sont lovées une fille-flamme et une femme-vague ne font que batifoler
entre les pins là-bas un adolescent qui joue les sauvages s'acharne à brider la mer tapageuse d'un seul de ses regards
"dans ce calme alambic qu'est le monde supporteras-tu d'être distillé ?"
toi l'adolescent qui joue les sauvages lys à la gorge fièrement bombée toi, odeur de copeaux d'un chêne à peine scié beaux yeux de gazelle o toi, cher vagabond dont le coeur des cinq continents a épuisé déjà toutes les errances
avec toi seul je voudrais me griser de l'air brutal de l'aube quittons la ville enclose de rosée et vers les demeures de la lumière, des pierres, des poissons partons à l'aventure